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Ce matin après une visite chez un étiopathe, une autre chez un médecin et deux autres chez un ostéopathe, mon mal au dos est toujours là. Si maman avait encore été vivante, elle aurait très bien su comment cela se serait passé. Je l’aurai appelée, et et avec mon humour douteux, je lui aurais solennellement annoncé que j’allais porter plainte contre elle pour vice de forme.

Ma mère était douce. Dans ces cas-là, elle levait les yeux au ciel en secouant la tête.

Une autre fois, toujours dans cette démarche de vices de forme, j’avais tendu ma jambe devant elle, et soulevé mon pantalon.

  • « Alors qu’est-ce qu’on dit? Qu’est-ce que tu vois ? »
  • Ma pauvre maman surprise, me regardait sans bien comprendre. « Ben, je vois une jambe ».
  • « Pas seulement, maman, tu vois une jambe avec dessus ses petits amis : les poils ». Ma mère faisait partie de ces rares femmes imberbes, n’ayant jamais eu besoin de s’épiler. « Alors, je te le demande d’adulte à adulte … Pourquoi tu m’as mis des poils sur les jambes ? »
  • « Mais, je n’ai rien fait !!! « 
  • « Maman quand on aime les gens, on ne leur met pas des poils dessus. On peut faire un enfant, sans s’amuser à lui coller des poils disgracieux. Je t’aime fort tu sais, mais parfois vraiment, je ne te trouve pas sérieuse ».

Ces situations farfelues me manquent. Alors, il y a quelques jours, puisque c’était son anniversaire, je n’ai pas pleuré, j’ai souri en la remerciant pour tous ces moments et pour m’avoir donné un des plus beaux cadeaux : savoir tourner en dérision les petits tracas du quotidien comme les plus grands.

… Et ce soir, je vous avoue que je ne le suis pas non plus. Un peu comme un élastique qu’on aurait tendu le plus possible et qui vous claque le visage quand il perd toute résistance.

Il y a un an, j’utilisais toute mon énergie pour lutter contre l’inertie, contre un diagnostic écrit. Une phrase peut changer toute votre vie « votre mère a un cancer du pancréas ». Quelques mots et tout votre quotidien vole en éclat. Je l’ai regardée. Elle m’a serré la main. Pour la première fois de ma vie, j’ai vu des larmes rouler sur les joues de ma tante. Puis on a fait comme on a pu, on s’est organisée.

En 15 jours, elle est devenue impotente. Ma mère, pour rester mère, m’a dit que tout allait bien. Moi pour rester sa fille, j’ai dit que j’allais bien, j’ai fait de l’humour et je l’ai chouchouté comme j’ai pu. Puis s’installe cet étrange bal, au cours duquel ma mère digne et courageuse n’a jamais rien dit de ses peurs et où moi j’ai tue les miennes.

Alors on avance comme un petit soldat, pour préserver la dignité de sa mère à défaut de pouvoir la sauver. Et un jour, on se réveille en réalisant, que l’on a rien d’un petit soldat et qu’au cours de cet étrange voyage, on a sacrément pris du plomb dans l’aile.

Un mois.

Un mois complet pour vider l’appartement de ma petite maman qui j’en suis sure trinque une coupe de Ruinart entre deux petits nuages blancs.

Quand début juin, j’ai demandé un mois off à mon boss, je me suis dit que ça faisait beaucoup. Mais comme je passais mon temps à pleurer et qu’au boulot, il n’y a même pas de nappe pour se moucher en réunion, je me suis dit que ça serait une bonne idée.

Là a commencé le déménagement de l’enfer : un mois complet à trier, tenter de vendre quelques trucs, transporter, chercher des solutions et des gens.Un mois rempli par cette activité (et la paperasse qui suit un décès). C’est pourquoi au cas, où un jour il vous arriverai la même chose j’aimerai vous prodiguer quelques conseils :

  • Interdisez à vos parents de mourir. Soyons honnêtes, ça me semble être une bonne base. Perso, d’entrée de jeu, quand nous avions appris le cancer de maman, j’avais été très ferme « Maman t’as pas le droit de mourir, parce que tu n’es pas encore grand-mère » – ce à quoi elle m’avait répondu « Oui ben dépêche-toi de tomber enceinte » et moi de répondre « T’es ridicule si ça se trouve dans deux heures je suis enceinte ».
  • Interdisez-leur de tomber malade. Parce que contrairement aux séries LES MEDECINS NE SONT PAS BEAUX et ça on ne m’enlèvera pas de la tête que ça joue vachement sur la guérison (et les grossesses bien sûr).
  • Tenez tête aux médecins. Moi j’avais été super ferme avec le chirurgien  » Dr avec maman on a bien réfléchi et on en veut pas de votre cancer. C’est trop vulgaire, tout le monde en a. Nous on a décidé d’opter pour une mammoplastie. On a trouvé ça plus joli ». Contre toute attente le chirurgien a réfuté mon diagnostic. Quel manque de professionnalisme !
  • Interdisez-leur de vivre dans des maisons médiévales avec des escaliers pour personnes d’1m30. Je suis très très ferme sur cet aspect. Bien qu’ayant un vif intérêt pour l’histoire, je pense que la règle « la largueur du meuble doit l’emporter sur la largeur de l’escalier » doit être une priorité.
  • Interdisez-leur de s’abonner à toutes sortes de catalogues inutiles. Ca tue des arbres et c’est un tri sélectif interminable. Ma mère recevait même un catalogue pour femmes fortes. Elle faisait du 36.
  • Aimez-les forts de leur vivant. Dites ce que vous avez à dire, aimez comme jamais, vivez l’instant comme s’il était le dernier.

Un grand merci à ma tante Anne (Anne ma tante Anne ne vois-tu rien venir?) –  aux deux Thibault – à Théo – à Ghislaine – au Mr qui m’a prêté sa corde pour passer les meubles par la fenêtre – aux commerçants qui nous on donné des cartons – et à nos petits muscles qui ont bien travaillé.

Bonjour Madame, j’aimerai voir le médecin. Dans cette unité de soins palliatifs quatre médecins se relayent. Je n’en connaissais que deux. Le troisième vient de prendre sa semaine de garde. Je voulais la rencontrer.

Il y a quelques heures cette femme médecin se tenait face à moi. Je lui ai dit : j’aimerai vous parler parce que l’état de ma mère empire et que c’est dur pour elle. Elle m’a répondu « mais ça doit être dur pour vous aussi » Une chape de plomb s’est alors abattue sur moi. J’ai senti tout le poids de la façade que l’on dresse pour se protéger. Je n’ai pas bronché et ai évoqué tout ce qui pourrait améliorer la condition de maman.

Mais me sont revenus dans la face ces dernières images. Ma mère décharnée sur son lit. Son visage creusé et intubé jusqu’à lui faire perdre son apparence initiale. Ses yeux qui me regardent, les miens qui se perdent dans les siens. Ses quelques mots à peine audible. Moi qui comprend qu’elle veut un peu plus de morphine. Moi qui donne un clic de soulagement. Le bruit étrange de la pompe à morphine qui me prend un peu plus ma mère mais qui la soulage aussi. Mon impuissance à contempler tout ça, à retourner à ma propre vie derrière.

A cette question du médecin, je n’ai pas répondu parce qu’il n’est pas toujours facile s’épancher cette douleur là.