Quand je l’ai vu partir ce midi-là, je l’ai vu comme jamais avant. Pourtant j’ai 33 ans, alors vous pensez bien que j’ai eu le temps de bien la regarder ma mère. Mais l’autre midi, je l’ai vu différemment. Elle est partie sans se retourner, le regard au loin. De son image ne m’est restée qu’une impression, celle d’une femme triste, fatiguée et seule.

Dans le vacarme de ce bar parisien, regorgeant de cadres affamés, je suis restée figée par l’image de ma mère. La penser seule et malheureuse m’a fait mal comme rarement avant. J’ai lu sur son visage le temps qui passait et j’ai vraiment réalisé qu’un jour j’allais la perdre. J’ai souvent eu mal pour d’autres raisons. Dans ce bar plein de vie, ce mal là m’a claqué le visage.

Cette femme a une qualité qui me fascine : elle aime tout le temps. Quand mon père versait sa bile sur ma mère, elle me tournait les yeux vers d’autres horizons, en me disant que c’était un homme bien que c’était passager. Elle a mis 25 ans à comprendre que non, il n’était pas un homme bien qu’elle s’était juste trompée d’homme.

Les évènements de la vie ont beau lui donner raison ou tort, elle reste elle-même. Elle donne toujours autant, elle pardonne toujours avec la même douceur. Aujourd’hui encore, je me demande comment elle fait. Moi qui suis la douceur ou l’animal sauvage selon que l’on respecte ou non ma confiance, j’ai toujours observé cette capacité à pardonner avec un œil curieux. Aujourd’hui j’en fait doucement l’apprentissage. Ma mère n’a rien fait d’héroïque dans sa vie, mais sa permanence à aimer est toujours pour moi un bien précieux.